Les techniques avancées du saxophone : multiphoniques, flutter tonguing
Quand le saxophone devient un orchestre à lui seul
Je me souviens encore de la première fois où j’ai entendu un saxophoniste produire deux notes simultanément. C’était lors d’un concert de jazz à Lyon, j’avais une vingtaine d’années, et j’ai cru pendant trente secondes que le son venait d’un autre instrument caché quelque part dans la salle. Cette révélation m’a hanté pendant des semaines, au point de passer mes nuits à tenter de reproduire ce son étrange et fascinant. Aujourd’hui, après vingt ans à explorer les possibilités de cet instrument extraordinaire, je peux t’affirmer que les techniques avancées saxophone comme les multiphoniques ou le flutter tonguing ne sont pas réservées aux virtuoses inaccessibles. Elles sont à ta portée, à condition d’aborder les choses dans le bon ordre.

Dans cet article, je vais te guider à travers deux des techniques les plus impressionnantes — et les plus mal comprises — que tu puisses ajouter à ton jeu. Accroche-toi, ça va être dense, mais surtout concret.
Les multiphoniques : jouer plusieurs notes à la fois
Ce qui se passe vraiment dans ton instrument
Un multiphonique, c’est le fait de produire deux ou plusieurs sons distincts simultanément sur ton saxophone. Physiquement, cela se produit quand tu forces ton anche à vibrer sur plusieurs fréquences en même temps, grâce à une combinaison de doigtés spéciaux et d’une pression de lèvres très précise. Le résultat peut aller d’un son légèrement voilé et granuleux à un accord complet, presque orchestral.
Ce que la plupart des tutoriels ne te disent pas, c’est que les multiphoniques sont extrêmement sensibles aux variations de ton embouchure, de ta pression d’air et même… de ton anche. J’ai mis des mois à comprendre pourquoi je n’arrivais pas à reproduire certains doigtés tirés de méthodes spécialisées. La raison ? Mon anche était trop dure. Une anche de force 2,5 ou 3 souple est souvent bien plus coopérative pour débuter les multiphoniques qu’une 3,5 rigide.
Par où commencer concrètement
Voici la progression que j’enseigne à mes élèves intermédiaires pour aborder les multiphoniques sans se décourager :
- Commence par un doigté simple et documenté. Le multiphonique le plus accessible sur saxophone alto est généralement obtenu sur la note Si bémol grave avec un doigté alternatif. Cherche des ressources comme le Catalog of Multiphonics de Kientzy — une bible dans le domaine.
- Détends ta mâchoire. C’est contre-intuitif, mais la clé c’est de relâcher la pression de la lèvre inférieure. La plupart des débutants serrent trop, ce qui étouffe la vibration multiple.
- Travaille ton flux d’air. Un air lent, chaud et soutenu — comme si tu disais « haaaa » — favorise l’apparition des harmoniques multiples. Évite l’air rapide et froid que tu utilises pour les notes aiguës.
- Enregistre-toi systématiquement. Les multiphoniques sont difficiles à percevoir soi-même quand on joue. L’enregistrement te permet d’entendre si tu obtiens vraiment un dédoublement du son ou juste un timbre altéré.
- Sois patient sur la durée. Il m’a fallu environ trois semaines de travail régulier pour obtenir un premier multiphonique stable. Certains élèves y arrivent en quelques jours, d’autres mettent plus longtemps. C’est normal.
Une fois que tu maîtrises un ou deux multiphoniques stables, tu peux commencer à les intégrer dans des improvisations ou des pièces contemporaines. Ils apportent une couleur harmonique absolument unique, impossible à reproduire autrement.
Le flutter tonguing : quand la langue crée la tempête
Deux méthodes, un seul effet spectaculaire
Le flutter tonguing — ou « coup de langue roulé » — consiste à produire une vibration rapide de la langue pendant que tu joues, créant un effet de trémolo granuleux très caractéristique. On l’entend beaucoup dans le jazz contemporain, la musique klezmer, et dans les pièces pour saxophone solo du répertoire classique du XXe siècle.
Il existe deux façons de le produire, et selon ta morphologie, l’une te sera naturellement plus accessible que l’autre :
- Le flutter avec la pointe de la langue : tu roules le « R » à la française, comme dans « rue » ou « rouge ». Si tu es locuteur natif du français et que tu roules naturellement les R (accent du Sud, par exemple), tu as déjà 80% du travail fait. Il suffit de maintenir ce roulement pendant que tu souffles dans l’instrument.
- Le flutter avec la gorge : tu utilises le son guttural du « R » allemand ou espagnol, produit au fond de la gorge. Cette version est souvent plus facile pour les saxophonistes qui ne roulent pas les R naturellement. Elle produit un effet légèrement plus sourd, mais tout aussi efficace musicalement.
L’exercice en trois étapes pour l’acquérir
Voici comment je procède avec mes élèves, et comment je l’ai moi-même appris à une époque où internet ne regorgeait pas encore de tutoriels vidéo :
- Pratique d’abord sans l’instrument. Entraîne-toi à rouler les R en continu, longuement, de manière régulière. Prononce « brrrr » ou « trrrr » en maintenant le roulement plusieurs secondes. L’objectif est de décorréler ce mouvement de la langue de ta respiration consciente.
- Introduis le souffle. Maintiens le roulement et commence à souffler doucement en même temps, toujours sans l’instrument. Tu dois sentir que l’air passe à travers la vibration de ta langue sans l’interrompre.
- Passe à l’instrument sur une note confortable. Choisis une note dans le médium — un Sol ou un La sur alto — et tente d’intégrer ton flutter sur cette note. Les premières fois, le son risque d’être irrégulier ou d’interrompre la note. C’est parfaitement normal. Persévère.
Ce qui m’a personnellement débloqué, c’est d’avoir compris que le flutter tonguing n’est pas un mouvement « contre » le son, mais « dans » le son. Tu ne coupes pas la note avec ta langue, tu la fais vibrer de l’intérieur. Cette image mentale m’a permis de tout débloquer en quelques jours après des semaines de blocage.
Comment intégrer ces techniques dans ton jeu musical
Acquérir ces techniques avancées au saxophone en isolation, c’est bien. Savoir quand et comment les utiliser musicalement, c’est encore mieux. Voici mes conseils pour une intégration intelligente :
- Ne les sur-utilise pas. Un multiphonique placé au bon moment dans une improvisation a dix fois plus d’impact qu’une succession de multiphoniques qui finit par fatiguer l’oreille. L’effet de surprise est ton meilleur allié.
- Écoute les maîtres qui les utilisent. Écoute John Surman, Evan Parker ou Roland Kirk pour les multiphoniques. Pour le flutter tonguing, plonge dans les enregistrements d’Eric Dolphy ou de Ben Webster — ce dernier utilisait le flutter de manière si subtile qu’on ne l’identifie pas toujours consciemment, mais on le ressent.
- Intègre-les progressivement dans tes gammes et exercices quotidiens. Prendre une gamme que tu connais par cœur et la jouer avec flutter tonguing sur quelques notes est un excellent exercice de dissociation technique.
- Travaille la transition. La vraie maîtrise, c’est d’entrer et sortir de ces effets de manière fluide, sans rupture de son. C’est là que réside la subtilité et c’est ce qui fait la différence entre un effet gadget et une vraie couleur musicale.
Le temps, ton meilleur partenaire de pratique
Je terminerai sur quelque chose que j’aurais aimé qu’on me dise quand j’ai commencé à explorer ces techniques : ne te bats pas contre ton instrument. Les multiphoniques et le flutter tonguing ne s’obtiennent pas à force de volonté brute. Ils demandent de la finesse, de l’écoute, et parfois simplement de dormir dessus. Il m’est arrivé plus d’une fois de bloquer sur un doigté pendant une semaine, de le laisser reposer deux jours, et de le retrouver presque automatiquement à la reprise. Le cerveau continue à travailler même quand on ne pratique pas.
Si tu viens de découvrir ces techniques et que tu te sens un peu dépassé, c’est tout à fait normal. Tu es exactement là où tu dois être. Explore à ton rythme, expérimente sans peur de « mal » sonner, et rappelle-toi que chaque saxophoniste qui maîtrise aujourd’hui ces effets a traversé exactement la même période de tâtonnement que toi.
Voir aussi en vidéo
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