Le saxophone dans la musique brésilienne : choro et samba
Le saxophone et le choro, mon premier véritable choc culturel musical : j’avais à peine 25 ans, je jouais dans un petit groupe de jazz à Paris, quand un ami guitariste brésilien m’a glissé un CD d’Altamiro Carrilho dans les mains en me disant « écoute ça, et après on reparle de swing ». Trois minutes plus tard, j’étais sidéré. Ce n’était ni du jazz, ni de la musique classique, ni vraiment ce que j’imaginais de « latin ». C’était le choro — et il m’a fallu des années de pratique, d’erreurs et de petites victoires pour comprendre à quel point cette musique pouvait transformer ma façon de jouer du saxophone.
Le choro, cette musique qui a tout changé dans mon jeu
Le choro est né à Rio de Janeiro à la fin du XIXe siècle, bien avant la samba qu’on connaît aujourd’hui. C’est en quelque sorte l’ancêtre de toute la musique populaire brésilienne instrumentale, et le saxophone y occupe une place de choix depuis que l’instrument a débarqué au Brésil au début du XXe siècle. Si tu as déjà entendu parler de Pixinguinha, considéré comme le père du choro moderne, tu sais que c’était avant tout un saxophoniste et flûtiste de génie.

Ce qui m’a frappé en étudiant le choro, c’est à quel point cette musique exige une agilité technique redoutable tout en gardant une légèreté, une élégance presque conversationnelle. Les lignes mélodiques dansent, répondent, se taquinent entre les instruments. Jouer du choro au saxophone, c’est un peu comme apprendre une nouvelle langue : au début tu bute sur chaque syllabe, et puis un jour les phrases sortent naturellement.
J’ai mis presque un an avant d’oser jouer mon premier choro en public. Pas parce que les notes étaient insurmontables, mais parce que je n’arrivais pas à capter ce fameux groove si particulier. Le choro ne se joue pas « droit » comme une partition classique : il respire, il s’étire, il accélère subtilement. Et ça, aucune partition ne peut te l’apprendre — seule l’écoute intensive peut le faire.
Samba et saxophone : une rencontre plus récente mais tout aussi riche
Contrairement au choro, la samba s’est développée davantage autour de la voix, de la guitare et de la percussion. Mais le saxophone y a trouvé sa place, notamment via la samba-jazz des années 60 et le mouvement de la bossa nova qui a suivi. Des musiciens comme Paulo Moura ont prouvé que le saxophone pouvait épouser le balanço brésilien — ce fameux « swing » local — avec une sensualité que peu d’instruments arrivent à égaler.
Dans mon parcours de saxophoniste de 20 ans, j’ai souvent remarqué que les élèves habitués au jazz américain abordent la samba avec de mauvais réflexes rythmiques. Ils placent leurs accents comme en swing, en appuyant sur les temps 2 et 4. Erreur classique ! La samba respire différemment, avec des syncopes plus serrées et une pulsation qui vient davantage du bas-ventre que du contretemps jazz traditionnel. Je me souviens d’un stage à Salvador de Bahia où un percussionniste local m’a fait rejouer la même phrase pendant presque une heure, juste pour que j’arrête de « swinguer » une ligne qui devait rester bien droite, presque métronomique, tout en gardant de la vie. Frustrant, mais incroyablement formateur.
Les particularités rythmiques à travailler
- La anticipation syncopée : beaucoup de phrases de samba commencent légèrement avant le temps fort, ce qui crée cette sensation de « poussée » si caractéristique.
- Le jeu en legato souple : évite les attaques trop marquées façon jazz be-bop, privilégie des liaisons fluides entre les notes.
- L’ornementation discrète : des petits trilles, glissandos et appogiatures qui donnent du caractère sans surcharger la mélodie.
Comment aborder le répertoire brésilien quand on débute
Si tu veux te lancer dans le choro ou la samba au saxophone, voici la méthode que je conseille à tous mes élèves, celle qui a fonctionné pour moi après pas mal d’essais infructueux :
- Écoute avant de jouer. Passe au moins deux semaines à simplement écouter : Pixinguinha, Altamiro Carrilho, Paulo Moura, et plus récemment des saxophonistes comme Nailor Proveta. Laisse ton oreille absorber le phrasé avant même de sortir ton instrument.
- Commence par des choros simples. « Tico-Tico no Fubá » est presque un passage obligé, mais je recommande aussi « Doce de Coco » de Jacob do Bandolim, moins connu mais plus abordable techniquement.
- Travaille le rythme séparément de la mélodie. Tape le rythme à la main ou au pied avant de jouer la ligne au saxophone. Ça paraît basique, mais c’est ce qui m’a fait gagner le plus de temps.
- Enregistre-toi systématiquement. Le groove brésilien est tellement subtil que tu ne perçois souvent tes erreurs qu’en te réécoutant à froid.
- Joue avec de vrais musiciens brésiliens si l’occasion se présente. Rien ne remplace l’immersion directe, même une seule session peut débloquer des années d’incompréhension rythmique.
Le choix du matériel pour sonner « brésilien »
On me demande souvent si un matériel particulier aide à mieux sonner dans ce répertoire. Honnêtement, la réponse tient davantage à l’approche qu’à l’équipement, mais quelques détails comptent. J’ai tendance à privilégier une anche légèrement plus souple que pour le jazz américain, parce que le choro demande une grande flexibilité dans les nuances et les ornements rapides. Une anche trop dure te bridera dans les trilles et les petites fioritures qui font tout le charme de ce style.
Le choix entre saxophone alto et ténor dépend surtout du morceau : le ténor se marie magnifiquement avec la rondeur de la samba-jazz, tandis que l’alto, plus agile, convient parfaitement aux lignes rapides et ornées du choro traditionnel. Mais ne te laisse pas bloquer par ces considérations au départ — j’ai joué des choros convaincants sur les deux, et la musicalité prime toujours sur le matériel.
Pourquoi cette musique mérite une vraie place dans ta pratique
Au-delà du plaisir évident qu’elle procure, la musique brésilienne — qu’il s’agisse du choro ou de la samba — t’apporte des compétences transférables à tout ton jeu de saxophone. Elle affine ton sens du rythme de façon spectaculaire, elle développe ta souplesse technique dans les passages rapides, et elle t’apprend une forme de musicalité plus organique, moins académique. Après des années à enseigner, je constate systématiquement que mes élèves qui se frottent sérieusement au répertoire brésilien progressent plus vite, même dans leur jeu de jazz ou de musique classique.
Voir aussi en vidéo
Ce voyage dans la musique brésilienne n’est pas toujours facile — je me suis cassé les dents plus d’une fois sur des syncopes qui me paraissaient insaisissables — mais chaque heure investie dans le choro et la samba a enrichi ma musicalité d’une manière que je n’aurais jamais imaginée au départ. Alors n’hésite pas à te plonger dans ce répertoire, même modestement, même avec un seul morceau pour commencer. Tu y trouveras probablement, comme moi, une nouvelle façon d’aimer ton instrument. Et si l’envie te prend d’explorer davantage, jette un œil aux autres articles du blog : plusieurs autres styles et traditions musicales n’attendent que toi pour être découverts au bout de ton saxophone.


















