Les grandes saxophonistes : des pionnières oubliées aux voix d’aujourd’hui
Il y a quelques années, une de mes élèves, Camille, m’a posé une question qui m’a fait réfléchir pendant des jours : « Jonathan, tu peux me citer trois grandes saxophonistes femmes ? » J’ai bafouillé. Vingt ans de saxophone, des centaines d’heures à écouter du jazz, de la musique classique, du funk… et j’ai eu du mal à en sortir plus d’une ou deux sur le moment. Ce jour-là, j’ai compris que l’histoire du saxophone qu’on raconte le plus souvent efface une bonne partie de celles qui l’ont façonnée. Alors j’ai creusé, j’ai écouté, j’ai lu, et ce que j’ai découvert mérite largement sa place ici.
Parce que le saxophone n’a jamais été un instrument « d’hommes ». Cette idée reçue, on l’a construite avec le temps, souvent sans même s’en rendre compte. Et il est temps de remettre les pendules à l’heure, en rendant hommage aux femmes saxophonistes qui ont marqué cet instrument, hier comme aujourd’hui.
Les pionnières oubliées de l’histoire du saxophone
Quand Adolphe Sax invente son instrument dans les années 1840, il ne s’imagine sûrement pas qu’un demi-siècle plus tard, ce seront en partie des femmes qui vont populariser son invention aux États-Unis. Au tournant du XXe siècle, dans le vaudeville et les orchestres de music-hall américains, des formations entièrement féminines se produisaient avec des sections de saxophones impressionnantes. On les surnommait parfois avec condescendance les « lady saxophonists », mais leur niveau technique n’avait rien à envier à celui de leurs homologues masculins.

Une figure que j’affectionne particulièrement, c’est Elise Boyer Hall. Cette Bostonienne du début du XXe siècle a commandé des œuvres pour saxophone à des compositeurs comme Debussy — oui, la fameuse Rhapsodie pour saxophone existe en partie grâce à elle. Elle jouait elle-même l’instrument et a activement contribué à faire entrer le saxophone dans le répertoire classique, alors qu’on le considérait encore comme un simple instrument de fanfare.
Un peu plus tard, dans les années 1930-1940, Peggy Gilbert a dirigé aux États-Unis plusieurs orchestres entièrement féminins, à une époque où les grandes formations de swing refusaient tout simplement d’auditionner des musiciennes. Elle a joué du saxophone pendant plus de soixante-dix ans. Soixante-dix ans ! Quand j’y pense, moi qui ai « seulement » vingt ans de pratique, ça me remet à ma place avec humilité.
Des voix qui ont bousculé le jazz
Dans le jazz des années 50 et 60, il fallait une force de caractère peu commune pour s’imposer en tant que femme instrumentiste. Vi Redd, saxophoniste alto originaire de Los Angeles, a joué aux côtés de Count Basie et Al Grey. Son phrasé, inspiré de Charlie Parker, était d’une intensité rare. Pourtant, son nom reste largement absent des livres d’histoire du jazz qu’on trouve en librairie. C’est exactement ce genre d’injustice qui m’a donné envie d’écrire cet article.
Des figures qui ont changé la donne
Il y a des musiciennes dont la carrière a littéralement redéfini ce qu’on pensait possible avec un saxophone. Jane Ira Bloom en fait partie. Saxophoniste soprano américaine, elle a été la première musicienne commandée par la NASA pour composer une œuvre, et un cratère de Vénus porte même son nom. Je me souviens avoir découvert son album « Sixteen Sunsets » un dimanche après-midi pluvieux, et avoir été soufflé par sa façon d’utiliser l’espace et le silence — quelque chose que j’essaie encore de transmettre à mes élèves aujourd’hui.
Plus près de nous, la scène actuelle regorge de saxophonistes qui tournent dans le monde entier et remplissent les salles :
- Tia Fuller, saxophoniste alto américaine, a accompagné Beyoncé sur scène tout en menant une carrière de jazz exigeante et personnelle.
- Grace Kelly, prodige devenue une des voix les plus reconnaissables du jazz contemporain, avec un son alto vif et incisif.
- Lakecia Benjamin, dont l’énergie sur scène rappelle celle des grands saxophonistes soul-jazz des années 70, tout en apportant une écriture résolument moderne.
- Céline Bonacina, en France, l’une des rares saxophonistes baryton à porter cet instrument peu commun avec autant de grâce et de puissance.
- Marie-Bernadette Charrier, saxophoniste classique française, membre fondatrice du Quatuor Habanera, qui a énormément œuvré pour la création contemporaine dédiée au saxophone.
Chacune de ces musiciennes a un son immédiatement reconnaissable. Et c’est peut-être ça, la vraie leçon : le talent n’a jamais eu de genre, seulement des occasions inégales de s’exprimer.
Pourquoi si peu de visibilité pendant si longtemps ?
Je ne vais pas te faire croire que j’ai toutes les réponses, mais après vingt ans à enseigner et à observer le milieu, quelques constats reviennent souvent. Le saxophone a longtemps évolué dans des environnements très masculins : les bals populaires, les clubs de jazz enfumés, les fanfares militaires. Ce ne sont pas des lieux qui, historiquement, accueillaient facilement les femmes musiciennes, surtout en tant qu’instrumentistes solistes plutôt que chanteuses.
J’ai eu l’occasion d’échanger avec plusieurs de mes élèves féminines au fil des années, et un motif revient souvent : le sentiment, en arrivant dans un big band ou un conservatoire, d’être « la seule » dans la section de saxophones. Ce n’est pas un problème de talent, c’est un problème de représentation. Et la représentation, ça se construit — notamment en racontant ces histoires, ce que j’essaie modestement de faire ici.
Une nouvelle génération qui change la donne
La bonne nouvelle, et elle est réelle, c’est que les choses bougent. Dans les conservatoires que je connais, la proportion d’élèves saxophonistes femmes a nettement progressé ces quinze dernières années. Sur les réseaux, des jeunes musiciennes comme la Néerlandaise Femke IJlstra ou l’Ukrainienne Asya Fateyeva (référence en saxophone classique) touchent un public bien plus large qu’auparavant, justement grâce à internet et aux réseaux sociaux qui contournent les circuits traditionnels parfois verrouillés.
Si tu es une femme qui débute ou progresse au saxophone, voici quelques pistes concrètes que je donne à mes élèves pour avancer avec confiance :
- Constitue-toi une liste d’écoute variée : mélange volontairement des enregistrements de Jane Ira Bloom, Grace Kelly, Vi Redd et des grands noms masculins classiques. Ton oreille a besoin de références multiples, pas d’un seul modèle dominant.
- Rejoins un groupe ou un atelier collectif, même informel. Jouer en section te fait progresser dix fois plus vite que de rester seule chez toi, et ça brise le sentiment d’isolement dont je parlais plus haut.
- Enregistre-toi régulièrement et écoute-toi sans complaisance ni sévérité excessive. C’est l’outil de progression le plus puissant que je connaisse, indépendamment de qui tu es.
- Ose les scènes ouvertes (jam sessions). Je sais que le trac est réel, surtout la première fois dans un environnement à majorité masculine. Vas-y quand même. Chaque musicienne que j’ai citée dans cet article a dû, un jour, franchir cette même porte.
- Trouve un ou une prof qui croit en toi sans arrière-pensée. La qualité de l’accompagnement pédagogique change tout, à n’importe quel âge.
Et si tu es un homme qui lit cet article (je sais qu’une bonne partie de mes lecteurs le sont) : la prochaine fois que tu montes un groupe ou que tu recommandes un enregistrement à un élève, pense à intégrer ces noms. C’est un petit geste, mais qui compte réellement dans la façon dont on transmet cette musique.
Pour conclure : une histoire encore à écrire
Ce qui me frappe, après toutes ces recherches, c’est à quel point le talent de ces femmes n’a jamais été le problème. Le problème, c’était la place qu’on voulait bien leur laisser. Et cette place s’agrandit, année après année, concert après concert, élève après élève. Chaque fois qu’une jeune saxophoniste monte sur scène aujourd’hui, elle marche un peu dans les pas d’Elise Hall, de Peggy Gilbert, de Vi Redd — même sans le savoir.
Voir aussi en vidéo
Alors continue à jouer, continue à écouter large, et n’hésite jamais à partager ces noms autour de toi : c’est aussi comme ça qu’on répare une histoire incomplète. Si cet article t’a plu, je t’invite à fouiller dans les autres articles du blog — tu y trouveras des conseils techniques, des anecdotes de mes vingt années de saxophone, et j’espère, encore quelques belles découvertes musicales à partager avec toi.

















