Les multiphoniques au saxophone : comment produire plusieurs sons à la fois

La première fois que j’ai entendu un saxophoniste produire plusieurs sons simultanément, j’ai cru à une erreur de ma part. J’étais assis dans la deuxième rangée d’un concert de jazz contemporain, et le musicien sur scène semblait littéralement faire chanter deux voix différentes en même temps sur son ténor. J’ai regardé ses mains, vérifié qu’il n’y avait pas un deuxième instrument caché quelque part… Non. C’était bien lui, ses poumons, et son saxophone. Ce soir-là, j’ai pris la décision d’apprendre les multiphoniques au saxophone, quitte à y passer des semaines.
Spoiler : il m’en a fallu un peu plus. Mais ça valait chaque minute.
Qu’est-ce que les multiphoniques au saxophone ?
Un multiphonique saxophone, c’est la capacité à émettre plusieurs fréquences sonores simultanément avec un seul instrument. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, tu ne « triches » pas avec une pédale d’effet ou un looper. Tout se passe dans ton corps : ta cavité buccale, ta gorge, ta pression d’air et tes doigts travaillent ensemble pour créer une tension acoustique qui génère plusieurs sons à la fois.

D’un point de vue physique, le phénomène repose sur la création de partiels harmoniques en conflit. En déstabilisant volontairement l’émission naturelle du son, tu forces l’anche et la colonne d’air à vibrer sur plusieurs fréquences en même temps. Le résultat peut aller d’un simple « son graveleux avec une deuxième hauteur perceptible » à un accord riche de trois ou quatre notes distinctes.
Ces techniques sont très utilisées en musique contemporaine, free jazz, et même dans certains styles expérimentaux. Des saxophonistes comme John Coltrane (dans sa période « sheets of sound »), Pharoah Sanders, ou encore le légendaire Evan Parker en ont fait une signature.
Les conditions nécessaires avant de te lancer
Je vais être direct avec toi : les multiphoniques ne sont pas une technique pour débutants. Ce n’est pas une question de talent, c’est une question de fondations. Avant de t’y attaquer, tu dois avoir :
- Un bon soutien de colonne d’air : tu dois maîtriser ta respiration diaphragmatique et pouvoir maintenir une pression d’air stable et contrôlée.
- Une embouchure souple et consciente : la tension de ta mâchoire et la position de tes lèvres jouent un rôle crucial. Si tu ne sais pas encore modifier consciemment la forme de ta cavité buccale, commence par là.
- Une anche de qualité : avec une anche abîmée ou trop dure, tu vas galérer inutilement. Personnellement, je recommande de travailler les multiphoniques avec une anche légèrement plus souple que celle que tu utilises habituellement — une demi-force de moins.
- Un instrument bien réglé : une clé qui fuit, un tampon usé… tout ça perturbe les harmoniques et rendra l’exercice encore plus difficile.
J’ai passé des semaines à me demander pourquoi certains multiphoniques que je trouvais dans des partitions ne sortaient pas correctement sur mon saxophone. La réponse était simple : un tampon légèrement décollé au niveau du Si. Une fois chez le luthier, tout s’est débloqué.
Comment produire tes premiers multiphoniques : méthode pas à pas
Etape 1 — Choisir un doigté favorable
Certains doigtés se prêtent mieux aux multiphoniques que d’autres. Pour débuter, voici un doigté classique sur saxophone alto qui produit un effet multiphonique relativement accessible :
Note de base : Do# (C#) médium, avec l’ajout de la clé de l’octave ET la clé bis du Si bémol simultanément. Ce doigté « incohérent » acoustiquement crée naturellement une tension entre deux régimes vibratoires.
Il existe des recueils spécialisés comme le Multiphonics Dictionary de Weiss et Netti, ou encore les ressources de la Légère et du CNRM, qui recensent des centaines de doigtés avec leurs résultats sonores attendus. C’est une vraie mine d’or.
Etape 2 — Travailler la pression d’air et la position de la gorge
C’est là que la magie opère — et que la frustration commence aussi. Pour provoquer un multiphonique, tu dois :
- Jouer la note choisie normalement d’abord, pour sentir la vibration « standard ».
- Abaisser progressivement ta mâchoire inférieure pour relâcher légèrement la pression sur l’anche.
- Modifier la forme de ta cavité buccale comme si tu chantais un « O » grave tout en continuant à souffler.
- Ajuster la pression d’air : ni trop forte (le son « cassera » vers l’aigu), ni trop faible (tu n’obtiendras qu’un son étouffé).
- Chercher le point d’équilibre instable où les deux fréquences coexistent.
Ce point d’équilibre est… étrange à sentir la première fois. C’est presque comme si l’instrument résistait. Persiste. La sensation physique ressemble à tenir un œuf en équilibre sur la tranche : possible, mais ça demande de la patience.
Etape 3 — Chantonner en jouant (technique avancée)
Une variante très puissante des multiphoniques saxophone consiste à chanter une note en même temps que tu joues. Ce n’est techniquement pas identique (c’est plutôt du « throat singing » combiné au saxophone), mais l’effet sonore est spectaculaire et souvent plus contrôlable pour les débutants dans ce domaine.
Commence par jouer un Sol médium, puis chante doucement un Do une octave plus bas. Ajuste jusqu’à entendre les deux sons résonner ensemble dans ton instrument. C’est une excellente porte d’entrée, et ça renforce aussi tes oreilles pour la suite.
Les erreurs classiques (et comment les éviter)
En 20 ans d’enseignement, j’ai vu les mêmes erreurs se répéter encore et encore chez les saxophonistes qui découvrent cette technique :
- Appuyer trop fort sur l’anche : beaucoup d’élèves pensent qu’il faut « forcer » le son. C’est exactement l’inverse. Tu dois desserrer, lâcher, faire confiance à l’air.
- Changer trop vite de doigtés : passe du temps sur un seul doigté jusqu’à le maîtriser. Sauter d’un doigté à l’autre sans résultats concrets te découragera plus qu’autre chose.
- Travailler trop fort (dynamique) : les multiphoniques parlent souvent mieux en piano ou mezzo-forte. Le fortissimo écrase les harmoniques.
- Négliger l’écoute enregistrée : enregistre-toi systématiquement. Ce que tu entends en jouant et ce que l’enregistrement restitue sont souvent très différents. L’oreille externe est précieuse.
- Se décourager trop tôt : pour beaucoup de mes élèves, le déclic arrive entre la 3e et la 6e semaine de pratique régulière. Pas avant. C’est normal.
Intégrer les multiphoniques dans ta pratique musicale
Une fois que tu arrives à produire quelques multiphoniques de manière reproductible, la question devient : qu’est-ce que j’en fais musicalement ?
Voici quelques idées concrètes pour les intégrer dans ton jeu :
- En guise de couleur harmonique : dans un moment contemplatif, un multiphonique peut remplacer un accord joué au piano. L’effet est saisissant en solo ou en duo avec une contrebasse.
- Comme transition entre deux phrases : un court multiphonique d’une ou deux secondes entre deux idées mélodiques crée une rupture sonore très expressive.
- Dans un contexte de tension dramatique : les multiphoniques ont naturellement quelque chose d’inquiet, de suspendu. Ils s’intègrent parfaitement dans des passages expressifs ou dissonants.
- En improvisation libre : c’est sans doute leur habitat naturel. Autorise-toi à explorer sans chercher à « bien sonner » au sens classique du terme.
Je me souviens d’un élève, pianiste reconverti au saxophone, qui avait une oreille harmonique extraordinaire. Quand il a commencé à maîtriser les multiphoniques, il les intégrait de façon si naturelle dans ses improvisations que les autres musiciens du groupe lui demandaient comment il faisait. La technique était devenue du langage.
Pour aller plus loin
Si tu veux approfondir le sujet, voici quelques ressources sérieuses :
- Le livre Extended Techniques for Saxophone de Marcus Weiss et Giorgio Netti — incontournable.
- Les vidéos de Steve Coleman et de son groupe M-Base, qui utilisent des textures sonores complexes proches des multiphoniques.
- Les enregistrements de Evan Parker en solo, notamment l’album Saxophone Solos — un voyage sonore unique.
Les multiphoniques font partie de ces territoires du saxophone qu’on n’explore pas forcément en cours classiques, mais qui peuvent transformer radicalement ton rapport à l’instrument. Ce n’est pas une technique « difficile » pour épater la galerie. C’est une façon d’élargir ta palette sonore, de te reconnecter à la physique de l’instrument, et d’accéder à un vocabulaire expressif que peu de saxophonistes explorent vraiment.
Alors prends ton temps, travaille avec curiosité plutôt qu’avec impatience, et laisse



